28.12.2009
L’amant Florentin
Françoise n’arrivait toujours pas à croire qu’elle se trouvait à Florence, la perle de la Toscane. Elle était arrivée en début d’après-midi, avec plus de cinq heures de retard. Son train s’était immobilisé plusieurs fois en rase campagne. Comme elle ne parlait pas un mot d’Italien, elle en ignorait la cause. Pannes ou grèves ? Elle tablait plus sur les grèves. Mais, l’essentiel pour Françoise était d’être arrivée à bon port.
Munie d’un plan, elle s’était immédiatement rendue dans la petite pension, proche de l’église Santa Maria Novella, où elle avait réservé une chambre, via Internet. Après une rapide douche, elle était ressortie, et avait arpenté les rues sans but précis. Elle ne commencerait vraiment la visite de la ville que le lendemain.
Depuis une dizaine de minutes, elle était assise sur le parapet surplombant l’Arno, Lungarno Acciaioli, son regard suivant les méandres du fleuve, et s’attardant sur la silhouette du Ponte Vecchio.
Depuis qu’elle avait suivi des cours d’histoire de l’Art au collège, Françoise rêvait de venir visiter cette ville qu’elle considérait comme la capitale des Arts. Avec des copines de classe, elles avaient programmé un voyage en Italie pendant les grandes vacances, juste après avoir passé les épreuves de Français au BAC. Elles voulaient visiter Milan, Florence, Rome et Palerme. Mais seules ses amies y allèrent.
Françoise était alors enceinte de huit mois. Un accident ! Un stupide accident. Comme Françoise était pudique, elle ne voulait pas de lumière lors de ses étreintes avec Philippe. Elle l’avait cru, lorsqu’il lui avait affirmé avoir mis un préservatif. Mais ce n’était pas le cas. Pour couronner le tout, elle avait continué d’avoir des règles et ce n’est qu’au sixième mois qu’elle s’était rendu compte de sa grossesse. Par chance, Philippe avait assumé.
Alors que ses amies étaient sur les pentes de l’Etna, elle, enceinte jusqu’aux yeux, se mariait avec Philippe. Une petite cérémonie des plus simples. Les parents du jeune couple ayant mal accepté la situation.
En août elle avait donné la vie à un garçon, Anthony. Pas question pour elle de retourner au collège. Philippe continuant ses études de médecine, elle avait du trouver un travail comme hôtesse de caisse dans un hypermarché.
Philippe échoua sa quatrième année, et se reconvertit en tant qu’infirmier. Il tint son épouse pour responsable de son échec, ne voulant pas assumer son incompétence. A ses yeux, elle était responsable, car il ne pouvait pas étudier comme il l’aurait voulu dans leur petit appartement, parce qu’elle ne pouvait pas tout assumer, parce que l’enfant pleurait les nuits. Tout était bon à ses yeux pour en faire incomber la responsabilité.
Dès lors, leur couple fut bancal. Ils restaient ensemble pour Anthony. Ils se voyaient peu, car Philippe assurait la garde de nuit. C’est probablement cela qui fit que leur union perdura. Lorsque Anthony eut dix ans, le couple songea divorcer, mais Françoise était à nouveau enceinte. Ils se résignèrent, et restèrent ensemble, dans les mêmes conditions. De cette union naquit Jessica
Leur situation financière s’était considérablement arrangée, mais Philippe avait toujours refusé d’aller passer leurs vacances en Italie. Il détestait les peuples du sud, qu’il considérait comme sales, bruyants, incultes, voir non civilisés. Il imposait donc des vacances, toujours dans des pays plus au nord.
Un an plus tôt, sans que rien ne l’y prépare, Philippe avait quitté le domicile conjugal, emportant toutes ses affaires. Lorsque Françoise était rentrée de son travail, elle avait trouvé les placards vides, et un mot sur la table de la salle à manger. « La vie ici m’est insupportable. Je pars ! ». Rien de plus.
Ce fut un choc pour Françoise, car il lui semblait que leur couple allait mieux. Dans les semaines qui suivirent, elle s’était cependant rendu compte que tout leur entourage semblait au courant qu’il entretenait depuis plusieurs années une liaison avec une infirmière beaucoup plus jeune, et qui venait de lui donner un autre fils. Jessica, en pleine crise d’adolescence, du haut de ses quinze ans, accusa sa mère de tous les maux, et demanda à aller vivre auprès de son père. Anthony, alors âgé de vingt-cinq ans avait quitté le domicile familial et partageait sa vie avec son amie depuis deux ans déjà.
Se retrouver brutalement seule à quarante-deux ans avait été assez pénible pour Françoise. En fait, jusque là, elle n’avait jamais été seule. Elle avait vécu avec ses parents jusqu’à l’âge de dix-sept ans, puis avec son mari. Il lui fallut quelques mois pour s’y adapter.
Jessica lui ayant fait savoir qu’elle irait au Royaume-Uni, comme jeune fille au pair pour parfaire son Anglais pendant toutes les vacances d’été, Françoise avait fait contre mauvaise fortune bon cœur. Puisqu’il en était ainsi, elle ne voyait pas pourquoi elle ne se ferait pas plaisir. Elle avait posé ses vacances pour le mois de juin, et allait pouvoir enfin réaliser son rêve de toujours. Elle n’en avait parlé à personne, sauf à Yvette, une de ses collègues, qu’elle savait être récemment allée dans la ville de Médicis.
Yvette lui avait été d’un grand secours moral après sa séparation. Etrange amitié que la leur, que tout opposait. Femme libérée, Yvette était une célibataire endurcie, collectionnant les aventures. Elle avait tenté d’entraîner Françoise dans les discothèques et autres boîtes de nuit avec elle, sans succès. Françoise ne pensait pas pouvoir séduire, et d’ailleurs, cela ne l’intéressait pas. Philippe ne lui avait-il pas lancé quelques jours avant leur séparation, qu’elle était nulle au pieu ? Et il avait raison. Elle ne s’était jamais investie réellement dans leurs relations intimes, car elle se sentait indifférente à la chose. Elle se bornait à faire son devoir conjugal. Attitude qui laissait Yvette abasourdie. Combien de fois lui avait-elle répété de se décoincer et de profiter de la vie ?
Françoise soupira avant de s’ébrouer. Il fallait qu’elle chasse ses idées noires, pour pouvoir profiter pleinement de son séjour. Elle entra dans une trattoria et goûta à la cuisine locale. Il était à peine vingt et une heures lorsqu’elle rentra à la pension et alla directement se coucher.
Couchée tôt, levée tôt, telle était sa devise lorsqu’elle voyageait. Sitôt son petit déjeuné avalé, elle s’était lancée à la découverte de la vieille ville. Elle avait passé presque toute la matinée dans la cathédrale Santa Maria DEL Fiore, plus connu sous il Duomo, et son campanile. Elle l’avait mitraillé avec son appareil digital, spécialement acheté pour l’occasion. Elle sourit en pensant à la réaction de Philippe, s’il l’avait vue ! Lui qui traversait tous les endroits touristiques à grandes enjambées, sans marquer le moindre intérêt pour quoi que ce soit.
Après le déjeuner, alors qu’elle photographiait le Palazzo Vecchio elle entendit quelqu’un lui parler en Italien. Elle se retourna et vit un homme qu’elle jugea de fort belle allure et distingué. Elle répondit maladroitement avec la phrase qu’un ami lui avait enseignée avant son départ :
- Scusi, non parlo Italiano.
- Française, n’est-ce pas ?
- Oh ! Vous parlez Français ? Oui, je suis française, comment avez-vous deviné ?
- Votre accent. Je parle un peu votre langue. Je vous signalais la silhouette humaine taillée sur le mur de droite.
- Où ? Ah oui, je la vois !
- Selon la légende, c’est Michelangelo qui l’a ciselée à l’aveuglette, les mains liées dans le dos.
- Etonnant !
- D’où venez-vous ?
- De Laon.
- Laon ! Une bien belle ville, avec une extraordinaire Cathédrale du XIIe siècle, si mes souvenirs sont bons.
- C’est cela ! Vous connaissez Laon ?
- Uniquement par les livres.
Ils continuèrent de converser ainsi. Françoise apprit qu’il se nommait Antonio, était âgé de trente-huit ans, et que les Arts étaient sa passion, qu’il enseignait à l’université. Il lui servit de guide, lui montrant quantité de détails qu’elle n’aurait pas vu si elle avait été seule.
Le soir venu, ils se séparèrent, non sans s’être donné rendez-vous pour le lendemain après-midi, et cela se reproduisit les jours suivants. Antonio se montrait un guide parfait, d’une connaissance qui semblait inépuisable sur les Arts et l’histoire. Il lui montrait quantité de détails devant lesquels elle serait passée sans les voir.
Françoise eut une pensée pour son amie Yvette. Elle serait estomaquée de savoir qu’elle venait de passer des heures à bavarder avec un aussi bel homme, sans qu’il n’y ait rien eu d’autre, pas même une allusion discrète Pour Françoise, rien d’étonnant : comment un aussi bel homme pourrait s’intéresser à une femme aussi insignifiante qu’elle, pour la bagatelle ?
Le jeudi, Antonio lui proposa de faire une petite excursion en voiture au travers de la Toscane, en partant le vendredi après-midi pour ne revenir que le dimanche soir. Françoise n’hésita pas une seconde, se surprenant elle-même de sa témérité. Elle en apprécia chaque moment, fut rassurée en constatant qu’il leur avait réservé deux chambres à chaque fois.
Le samedi, après le dîner, ils s’en furent se promener dans les rues sinueuses et pittoresques de Sienne. C’est devant la maison natale de Sainte Catherine, la patronne de la ville, qu’Antonio déposa un baiser sur les lèvres de sa compagne. Françoise se surprit à le lui rendre.
Le lendemain matin, il lui fallut un moment pour réaliser d’où provenait le souffle chaud sur sa nuque, et à qui appartenait le bras posé sur elle. Elle était incrédule devant cette réalité. D’une part qu’un homme comme lui ait pu s’intéresser à elle, et d’autre part, qu’elle-même ait pu le laisser aller aussi loin. Elle accusa, en toute bonne foi, le Chianti d’en être le responsable. Ils avaient dû trop en boire. Elle commença à redouter la réaction d’Antonio lorsque celui-ci se réveillerait aux côtés d’une femme aussi insignifiante qu’elle. Elle voulut se lever doucement, pour s’habiller avant qu’il ne se réveille. Lui épargner une horreur au réveil. Mais il ouvrit les yeux lorsqu’elle bougea, lui sourit avant de la resserrer plus étroitement contre lui.
- T’en vas pas aussi vite, ma belle !
C’est en amoureux, qu’ils continuèrent leur virée. Ils rentrèrent à Florence. Arrivés à la pension, elle demanda d’avoir une camera doppia, pour que son compagnon puisse rester auprès d’elle. Mais le soir, vers minuit, après l’amour, il la quitta. Il voulait, disait-il, rentrer chez lui, préparer ses cours, et ne pas la réveiller lorsqu’il se lèverait de très bonne heure. Un peu dépite, elle le laissa partir.
Toute la semaine, il en fut ainsi. Ils se retrouvaient pour le déjeuner, après les cours d’Antonio, et se quittaient vers minuit.
Françoise se sentait un peu perdue. Elle était attirée par cet homme, surtout sur le plan cérébral. Elle était incapable cependant de dire si elle en était amoureuse. Sur le plan physique, elle devait reconnaître que rien n’avait changé. Elle était toujours aussi peu portée sur la chose, se donnant uniquement pour lui faire plaisir à lui, mais aussi par une sorte d’esprit de revanche sur les infidélités de son ancien mari. Elle ne savait pas encore comment, mais elle lui ferait savoir qu’elle avait eu une aventure en Italie, avec un homme autrement plus beau que lui.
Le week-end suivant, Antonio lui réserva une autre surprise : il l’emmena à Venise, sa ville natale. C’est de là qu’elle envoya beaucoup de cartes postales à ses proches et ses amis, en faisant également signer Antonio. Ils auraient un choc, feraient quantité de suppositions… Elle n’oublia pas d’en envoyer une à Philippe.
Ils rentrèrent à Florence le dimanche soir. Françoise avait annulé sa réservation à Rome pour la semaine suivante. Elle voulait rester auprès de son amant.
Le lundi matin, après une nuit blanche, elle se décida brusquement à partir très tôt pour Fiesole. Elle se rendit sur la Piazza San Marco pour prendre le bus en direction de cette petite ville. Elle voulait photographier depuis le jour se levant sur Florence.
Elle sourit en entendant les sifflements admiratifs des éboueurs à son intention. Dire que quelques jours auparavant, elle n’aurait pas pensé qu’ils lui étaient destinés. Elle se tourna vers le camion, en leur faisant un signe de la main. Mais elle arrêta son geste, et resta la main en l’air.
Parmi les éboueurs, elle venait de reconnaître Antonio ! Lui aussi l’avait vue. Il avait changé de couleur, mais n’avait fait aucun geste. Françoise était restée là, sans bouger, un long moment après que le camion ait disparu au croisement.
Ainsi Antonio n’était pas le professeur d’université qu’il prétendait ! Mais Françoise n’en avait cure ! Elle appréciait cet homme, qu’elle qu’en fut la profession !
Elle se rendit à leur point de rendez-vous, mais Antonio ne s’y présenta pas. Ni le lundi, ni les jours suivants. Il devait être honteux d’avoir été découvert. Ils n’avaient jamais échangé de numéros de téléphone, il lui était donc impossible de le joindre. Elle tenta bien de retourner à Fiesole, mais n’y retrouva pas les éboueurs.
Jusqu’au samedi, jour de son départ, elle espéra qu’il viendrait. Vain espoir. Elle quitta Florence, la tête pleine de souvenirs. Ce séjour aurait été une sorte de renaissance pour elle. Elle garderait pour toujours Antonio dans un coin particulier de sa mémoire. Peut-être reviendrait-elle à Florence pour essayer de le revoir ? Pour ne pas s’apitoyer sur elle-même, elle imagina la réaction d’Yvette en apprenant l’escapade amoureuse de sa collègue avec un professeur d’université. Elle ne lui dirait pas l’exacte vérité, Yvette avait beau être une femme libérée, elle n’aurait pas compris que l’on puisse s’attacher à un éboueur, aussi merveilleux fut-il !
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26.12.2009
Monique attendait
Monique attendait.
Comme tous les soirs, depuis des années, Monique attendait le retour du travail de Gérard. Elle quittait la maison sur les coups de 16:30 et gagnait la gare routière, qu‘elle atteignait un demi-heure plus tard, juste avant l‘arrivée de l‘autocar. C’était généralement beaucoup trop tôt, Gérard avait des horaires irréguliers, pouvant rentrer à dix-sept heures aussi bien qu’avec le dernier autocar, celui de vingt-trois heures.
Mais Monique attendait aussi longtemps que besoin.
Monique attendait en toute saison, été comme hiver, et quelque fut le temps, même lors des intempéries, des fortes précipitations, de la neige ou du gel. De tout cela, Monique n’en avait cure. Seul le retour de Gérard comptait. Son amour pour lui était inconditionnel, il était son amour, son maître, son dieu, son univers, son tout. Même malade, elle n’aurait pour rien au monde, manqué le retour de Gérard, ne serait-ce qu’un seul jour.
Monique attendait.
Elle venait d’arriver quelques minutes plus tôt. Suivant une sorte de rituel, elle se tenait debout sur une borne qui délimitait le parking. Elle n’avait plus l’agilité d’autrefois pour monter dessus, mais elle aimait monter dessus, se sentir plus grande. A la fois pour pouvoir guetter la silhouette de Gérard à l’intérieur de l’autobus, mais aussi pour qu’il la voit plus rapidement.
Monique attendait. L’autocar de 17:02 arriva. C’était celui que Monique aimait et détestait à la fois. Celui ramenant les enfants scolarisés en dehors du village. Elle aimait les enfants et ceux-ci lui rendaient bien. Mais même si ses oreilles n’étaient plus aussi sensibles que dans sa jeunesse, même si elle était à moitié sourde, les cris des plus jeunes lui vrillaient les tympans. Et il y avait parfois quelques petits chenapans qui aimaient à la bousculer.
Pendant la dizaine de minutes qui suivait, l’agitation était grande sur la place. Le temps que tout un chacun monta en voiture, ou reparte à pied vers son domicile. Et le calme revenait. Alors, Monique quittait alors son petit perchoir et gagnait le troisième banc de la gare routière, celui le plus proche de la haie de buis délimitant la propriété voisine. C’était aussi un rituel. Ce banc, et jamais un des deux autres. S’il était occupé, elle restait alors sur sa borne.
Sur son banc, Monique attendait. Elle observait principalement la route. La circulation avait considérablement augmentée. De plus en plus de personnes quittaient la ville pour venir vivre à la campagne. Par chance, Monique n’avait pas à traverser la Route Nationale. Elle en avait toujours eu peur, et elle la traversait toujours en courant. Mais à présent, ses rhumatismes le lui interdisaient.
L’autocar de 17:33 s’arrêta au milieu de la chaussée, sans se préoccuper du concert de klaxons occasionné. Seul un couple de jeunes gens en descendit. Comme à l’habitude, ils vinrent la voir et lui parler un court instant. Monique les regarda s’éloigner main dans la main. Elle les revoyait enfants, se chamaillant, jouant ensemble, puis préadolescents, à l’époque où « les garçons sont méchants » et où « les filles sont bêtes », et petit à petit, elle avait vu leur amour naître et croître. Ils étaient ses voyageurs préférés. Ils s’étaient toujours souciés d’elle. Et la jeune femme faisait si douce en comparaison de la majorité des autres voyageuses. Monique se demandait bien ce qui pouvait bien les rendre aussi agressives à l’intérieur. Non, Monique n’avait jamais pris l’autobus. Elle avait le mal des transports.
Monique attendait.
L’autocar de 18:06. Monique rentra la tête dans ses épaules. À l’intérieur, elle avait reconnu la silhouette abhorrée d’une femme. Une petite maigrichonne teigneuse qui ne cessait de crier après son fils, Christophe. Quoi que fasse ou dise ce dernier, elle lui criait dessus. A ses yeux, seule sa fille, Ariane, une blondasse de 6 ans, avait de la valeur. Celle-ci descendait. Précieuse, maniérée, elle était encore vêtue de son tutu rose bonbon. Sa mère prétendait toujours qu’elles n’avaient pas le temps d’attendre qu’elle se change, sinon elles loupaient le bus, et qu’elle seraient obligées d’attendre une heure le suivant. Alors Ariane était bien obligée de sortir avec ses habits de danse. Mais dans le village, personne n’était dupe. Tous savaient qu’elle exhibait sa fille, qu’elle la voyait déjà première danseuse que tous les ballets du monde s’arracheraient à coups de millions. Cependant, Monique la trouvait sans grâce, lourde et gauche. D’ailleurs, comme pour attester son jugement, la petite, voulant faire une sortie gracieuse de l’autocar, sauta de la dernière marche en faisant une sorte d’entrechat, se réceptionna mal, parti tête en avant dans une sorte de course, pour s’affaler de tout son long sur le trottoir et se mettre à hurler. Aussitôt, la femme se retourna vers son fils, lui donna une paire de gifles.
« Christophe ! Prend ça, vaurien ! Ca t’apprendra à pousser ta soeur ! »
Monique était indignée. Elle avait vu que la petite peste était tombée toute seule, que Christophe ne l’avait pas poussée. Mais il était bien inutile de le lui dire. Combien de témoins étaient déjà intervenus pour prendre la défense du garçon. Automatiquement, la femme se retournait contre eux, vociférait comme une forcenée qu’ils s’occupent de ce qui les regarde, n’hésitant pas non plus à les frapper de son parapluie qui ne la quittait jamais. Monique, elle aussi, avait eu droit aux coups de parapluie... Mais elle n’avait pas la force physique pour se défendre.
Monique resta un long moment la tête dans les épaules. Elle savait que les cris de la mégère continueraient tout au long de la Grand Rue, et même au-delà, jusqu’à ce qu’elle fut trop loin pour que le son de sa voix porte encore. Cris uniquement dirigés contre son fils.
Monique attendait.
Elle commençait à sommeiller sur son banc. Il y avait une heure d’attente avant le prochain bus. C’était long, mais pas assez pour s’en retourner chez elle et revenir. Une pluie inattendue s’abattit soudainement. Elle quitta sa place, pour aller sous le préau du bureau de tabac voisin. Le temps d’y arriver, elle était trempée. Elle songea à ses jeunes années, où elle courait si vite qu’elle faisait l’admiration de tous. Jamais elle n’aurait été mouillée comme maintenant. Ô vieillesse ennemie !
Dès que la pluie cessa, Monique retourna sur son banc.
Monique attendait.
Le rapide de 19:00, un bus qui s’arrêtait à moins de stations que les autres. A défaut de voir Gérard descendre, elle reconnut Marie-Thérèse, une voisine. Elle trottinait tout le temps. Monique ne se souvenait pas de l’avoir vu marcher autrement qu’à petits pas rapides. Elle était tout le temps pressée, empêtrée dans ses sacs, et l’air toujours triste. Elle s‘arrêta quelques secondes auprès de Monique, le temps de se lamenter sur leurs vies respectives, et de conclure toujours de la même manière :
« Mais qu’est-ce qu’on peut y faire, hein ? C’est la vie ! On peut rien y faire !»
Déjà, elle repartait en trottinant vers son domicile, continuant de parler seule. Monique la suivi du regard jusqu’à ce que Marie-Thérèse soit hors de vue.
Monique attendait encore.
L’autocar de 20:05. Ah ! Celui-ci, elle l’aimait pour deux raisons.
Déjà pour ce petit jeune homme inconnu, qui lui disait toujours « bonsoir ! Bonsoir ! » deux fois, systématiquement. Elle se souvenait encore de cette fois ou il l’avait attrapée dans ses bras, l’avait serrée contre lui, tout en effectuant quelques pas de valse et lui avait dit « Ma petite chérie m’a dit oui ! On va se marier ! Je suis le plus heureux des hommes ». C’était son chouchou !
Derrière lui, le couple qui l’amusait. Des septuagénaires.
Ce qui amusait Monique, était de constater qu’à la descente de l’autobus, si la femme souriait, l’homme faisait la gueule, ou inversement. Jamais elle ne les avait vu sourire au même moment. Elle, une petite blonde (une perruque souvent mise de travers) excitée qui traversait à grands pas le parking vers leur voiture, tout en gesticulant sans arrêt, et rouspétant. Lui, grand et gros, la suivait à pas lents, las, comme s’il portait tous le poids du monde sur le dos, et n’arrêtant pas de râler également. Elle arrivait toujours bien avant lui au niveau du véhicule, et, automatiquement, râlait parce qu’il n’avait pas encore déverrouillé les portes au moyen de la télécommande, et lui, ne le faisait, automatiquement, qu’une fois arrivé à hauteur. S’en suivait un jeu d’ouvertures et de fermetures de toutes les portes du break, par la femme, plusieurs fois de suite, pendant que lui s’installait au volant, et commençait à démarrer avant que sa femme ne soit montée. Monique la voyait alors monter rapidement gesticuler et crier à l’intérieur, tandis que lui s’engageait sur la Route Nationale sans respecter le stop. Plus d’une fois, Monique avait fermé les yeux, attendant l’accident.
Mais que ce passait-il donc dans l’autocar pour qu’ils soient presque tous tellement hargneux ?
Monique attendait toujours
Pendant l’heure qui suivait, elle n’était pas tranquille. L’heure où les riverains allaient promener leurs chiens. Si beaucoup étaient inoffensifs, d’autres l’étaient moins, prêts à sauter sur tout ce qui bouge. Monique craignait en particulier un doberman, même retenu en laisse, et avec une muselière, elle se demandait ce qui arriverait s’il arrivait à bondir vers elle. Il en ferait de la chair à pâté ! C’était certain. Mais comment son maître pouvait-il donc persister à sortir avec un chien aussi dangereux ? Par deux fois déjà, il avait sauté sur des enfants passant trop prêt de lui. Monique en avait des sueurs froides rien que d’y repenser. Oh, il n’y avait eu rien de grave. Et le propriétaire était tellement riche qu’il payait grassement les parents des petites victimes pour qu’ils ne portent pas plainte.
Arrivait ensuite l’autocar de 21:19
Celui de la Grosse Dame Riant.
Monique se disait tous les jours qu’elle était encore plus grosse que la veille. Pas étonnant, elle mangeait tout le temps.
« Je t’en donnerais bien un bout, Monique, mais j’ai trop faim !» et elle partait en riant. Un rire jeune et cristallin, qui embaumait le coeur de monique. Elle l’aimait bien, cette brave dame, bien qu’elle ne la connaisse pas vraiment. Cette boutade, bien que répétitive, usuelle, rituelle était la seule chose qu’elle lui disait.
Monique se félicitait de n’avoir jamais eu à manger un bout. Hot dog dégoulinant de moutarde, ou grosses parts de Forêt Noire, non, cela ne lui donnait pas l’eau à la bouche ! Cependant, Monique se demandait si on ne devrait pas donner ce qui semblait être la recette de la bonne humeur aux deux femmes maigrichonnes et acariâtres ? La mère d’Ariane (et à cette dernière par la même occasion) et à l’excitée à la perruque de travers. Ne pourrait-on pas les attraper et les gaver de force comme ces oies qu’elle avait vues à la télévision ?
L’autocar de 22:13 s’arrêta dans un crissement de freins qui firent mal aux oreilles de Monique, mais elle ne s’en aperçu pas vraiment.
Son coeur battit la chamade, sa respiration s’accéléra ! Gérard ! Enfin ! Oubliant ses rhumatismes, elle se précipita vers les portes de l’autobus, mais sa joie fut de coutre durée. L’homme qui en descendit n’était pas Gérard. Un inconnu qui avait la même carrure. Un goujat qui la bouscula au passage sans même s’inquiéter s’il lui avait fait mal.
Tristement, à pas lents, Monique retourna vers son banc.
Quelques temps plus tard, elle vit l’homme en beige.
« Tiens ? Le revoici, celui-là ? »
L’homme était toujours vêtu d’une grande popeline beige, qu’il ouvrait largement devant en se tournant vers la Route Nationale. Parfois, lorsqu’il n’y avait pas de circulation, il se retournait vers elle dans la même attitude.
« S’il se croit beau ! » pensa encore une fois Monique. Elle tourna la tête, se concentrant sur la circulation, ne faisant plus cas de l’homme à l’imperméable. D’ailleurs, il ne resta pas, en apercevant au loin un gyrophare bleu.
« Bon vent ! » pensa Monique.
Monique attendait. Cela faisait 6 heures qu’elle était là.
L’autocar de 23:00 passa sans s’arrêter.
Le dernier bus. Une fois encore, Gérard ne rentrerait pas.
Le coeur lourd, Monique retourna vers la maison. Elle était si triste, qu’elle mit plus de temps qu’à l’aller.
Elle passa par la porte de derrière, toujours entrouverte. Un bol de lait chaud l’attendait. Ah, Jeannine ! la maîtresse de maison, était toujours aussi prévenante avec elle. Tous les soirs, elle lui préparait son lait, froid en été, chaud en hiver ou lorsqu’il faisait mauvais temps. Que du lait, rien d’autre. Monique n’avait plus l’appétit d’autrefois. Boire ce breuvage, et ensuite, aller sur le fauteuil dans le salon, où elle s’endormait devant la télévision.
Elle entendait Jeannine parler avec des inconnus dans le salon. Elle hésita un moment sur le pas de la porte. Elle hésitait toujours à entrer, lorsqu’il y avait du monde. Puis elle se décida, et à pas lents, elle gagna son fauteuil habituel.
Jeannine s’adressa à elle :
« Ah Monique, te voila enfin ! Ma pauvre, tu es une fois encore aller l’attendre pour rien ! Quand donc comprendras-tu qu’il ne reviendra pas ? »
Puis se tournant vers ses invités :
« Cette brave Monique, 10 ans que Gérard est décédé, et tous les soirs, elle continue d’aller fidèlement l’attendre à l’arrêt des bus ! N’est-ce pas, ma brave Monique ? »
Elle lui caressa la tête, et Monique, reconnaissante, ronronna.
Oui, Monique était une chatte...
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24.12.2009
Le petit frère
Il faisait si sombre que l’on se serait cru au crépuscule, alors que les cloches de la petite église venaient seulement de sonner la demi de quatorze heures. Une pluie torrentielle, autant qu’inattendue, s’abattait sur la petite assemblée, mais nul ne semblait y prêter vraiment attention, comme si personne ne voulait troubler la gravité du moment. Imperturbable, le prêtre continuait de prier au dessus de la tombe béante.
En son fond, un petit cercueil blanc.
Les malheureux parents se tenaient de chaque côté de la petite sépulture, un mur invisible les séparant, le mur de la haine. Unis par le même chagrin, mais à présent désunis dans la vie. Depuis des années, leur couple n’était qu’illusions. Sans leur fils aîné de 6 ans, Constantin, ils se seraient séparés depuis longtemps. Au contraire, pour tenter de sauver les apparences, espérant retrouver la complicité qui avait entouré la naissance de Constantin, ils avaient conçu Guillaume, qui avait fêté ses trois ans, quinze jours auparavant... Mais le miracle attendu n’avait pas eu lieu. Le couple était de plus en plus déchiré.
Plutôt que d’affronter la réalité, ils se servaient des enfants comme d’alibis pour fuir des heures durant le conjoint. On les emmenait à toutes sortes d’activités, sans même s’inquiéter de savoir si elles plaisaient ou non aux garçons. Cette solution n’avait pas véritablement arrangé les choses, car, s’ils n’avaient plus à se supporter l’un l’autre, ils continuaient à se quereller pour savoir lequel des deux s’occuperait des enfants.
La pluie continuait de tomber si drue qu’elle obligeait l’assemblée à regarder le sol. Ils échappaient ainsi au spectacle des éclairs de haine dans chaque regard échangé entre le couple.
S’accablant l’un et l’autre de la disparition de Guillaume.
C’était le samedi précédent. Alors qu’il était convenu qu’elle s’occuperait des garçons le samedi et que le dimanche ce serait au tour de son mari, Nathalie changea d’avis à la dernière minute. C’est de manière fort courtoise, mais d’un ton n’admettant pas la moindre objection, qu’elle ordonna à François de s’occuper de leurs enfants pendant toute l’après-midi.
Las des querelles sans fin, François n’avait pas eu la force morale de lui tenir tête, et avait capitulé. Le temps était agréable, et il irait à la pêche, comme ils l’avaient prévu, auparavant, pour le dimanche. Ce n’était pas la première fois qu’il emmenait Constantin et Guillaume avec lui. Parfois ceux-ci pêchaient aussi un peu avec lui, mais le plus souvent, ils jouaient seuls dans le petit bois entourant l’étang.
Juste après le déjeuner, ils étaient donc partis, tous les trois, entre hommes, vers ce havre de paix qu’ils aimaient tant, mais où l’un d’eux avait rendez-vous avec la mort.
La pluie redoublait encore. François se surprit à imaginer un scenario tragique, la terre gorgée d’eau s’affaissant et entraînant Nathalie dans la tombe avec elle, l’ensevelissant à tout jamais. Sans sa défection à la dernière minute, leur fils serait toujours là.
Il avait encore leurs cris et leurs rires dans la tête. C’était véritablement une belle journée. Non seulement pour le climat, mais aussi parce que, pour une fois, les garçons ne se disputaient pas. C’était si rare ! Ils jouaient à cache-cache. Cela leur prenait toujours des heures, tant il y avait de possibles cachettes. François les entendait rire, pousser des cris. Ils étaient assez éloignés, c’était le bon moment pour sortir son portable et bavarder loin des oreilles indiscrètes :
« Allo ? Juliette, ma chérie… »
La pluie continuait de s’abattre en rafale... Le vent s’était levé. Nathalie avait toutes les peines du monde à ne pas hurler que l’on fasse François quitter le cimetière. Lui, l‘assassin de leur fils. Sa place était derrières les barreaux. Arriverait-elle à se contrôler ? Ou suivrait-elle son instinct qui lui ordonnait de prendre la lourde pelle, oubliée par une des fossoyeurs en bout d’allée, pour l’assener de toutes ses forces sur la nuque de cet homme qu’elle haïssait ? Ce n’est pourtant pas bien sorcier que de surveiller deux enfants !
Quelle n’avait pas été sa surprise, le samedi, de constater que François avait tenté de l’appeler des dizaines de fois, lui avait envoyé presque autant de textos. Elle avait coupé la sonnerie ainsi que la fonction de vibrations pour ne pas être dérangée. Elle ne s’en était pas inquiétée. Elle pensait que François voulait se venger d’une manière ou d’une autre, son changement de programme de dernière minute. C’est très distraitement qu’elle prit connaissance d’un premier message. Elle était encore lascivement étendue sur le lit, admirant par la porte restée ouverte, le corps de l’homme prenant sa douche. Le texto restait gravé en lettres de feu au fond de sa mémoire :
« Guillaume a disparu ! »
La suite restait confuse. Elle se souvenait avoir hurlé, être sortie de la chambre, courant à moitié nue dans le couloir de l’hôtel, tout en s’habillant.
La pluie continuait de tomber, comme si elle voulait purifier les esprits.
Familles, amis ou collègues s’étaient placés derrière Nathalie ou François, selon leurs prises de positions… Deux clans hostiles, qui, malgré la gravité du moment, étaient prêts à en venir aux mains. Entre eux, quelques voisins ignorant encore les tensions, ou n’ayant pas pris parti.
François rejetait toute la faute sur sa compagne. Si elle n’avait pas fait faux bond à la dernière minute, Guillaume serait encore en vie. Oui, culpabiliser Nathalie, pour ne pas avoir à assumer sa propre incompétence, mais aussi pour venger son honneur bafoué. Apprendre le jour de la mort de leur fils qu’elle le trompait depuis des années avec celui qu’il considérait comme son meilleur ami, Mansour. Le venin de la jalousie, ou plutôt celle de l’humiliation, s’insinuait de plus en plus profondément en lui. Il venait à douter de sa paternité concernant Guillaume, même si l’enfant lui ressemblait tant. Le brasier de la haine, utilisant tous les soupçons possibles et imaginaires pour grandir. Empli de mauvaise foi, il arrivait même à se persuader que c’est la liaison extraconjugale de son épouse qui l’avait poussé dans les bras de Juliette.
La pluie tombait si fort qu’elle couvrait la voix du prêtre. Mais c’était sans importance pour François qui revivait les dernières heures avant le drame :
« Papa ! Papa ! Papa ! On jouait à cache-cache, et Guillaume a disparu »
François avait manifesté de la mauvaise humeur d’être dérangé. Il avait tout d’abord répondu :
« Eh bien, cherche ton frère ! Tu es vraiment nul si tu n’es pas capable de le trouver ! Tu es grand, donc plus intelligent que lui, non ? Fous moi la paix » et il avait repris sa conversation avec Juliette.
Constantin était reparti en courant, tout en criant le prénom de son frère.
François parla encore ainsi une bonne heure avec Juliette avant de raccrocher. Constantin hurlait encore le prénom de Guillaume. Cris qui l’agacèrent rapidement.
« Constantin, Guillaume, arrêtez de crier ! Et revenez ! »
Seul Constantin revint, ce qui énerva prodigieusement son père.
« On ne peut vraiment pas te faire confiance ! Tu ne pouvais pas le surveiller ! Non, bien sûr ! C’est trop te demander ! Quel égoïste tu fais ! Guillaume, maintenant, ça suffit ! Ramène tes fesses ici, et que ça saute ! »
Seul le murmure du vent lui répondit. A grands pas rageurs, François partit vers la forêt, non sans hurler encore une fois :
« Guillaume, si tu ne te montres pas immédiatement ta verras de quel bois je me chauffe ! »
Il lui fallut encore une heure de vaines recherches avant de se rendre à l’évidence : son fils avait bel et bien disparu. Alors, il appela d’abord la police, ensuite Nathalie.
Ce n’est que le lundi que les plongeurs retrouvèrent le petit corps au fond de l’étang.
La pluie ruisselait sur les visages tristes, se mêlant à leurs larmes.
Devant le prêtre, Constantin se tenait tête basse, face à la tombe béante. L’assistance le prenait en pitié, le croyant écrasé de chagrin. En réalité, Constantin était heureux de cette pluie bienvenue, dégoulinant sur son visage sans larmes.
Oui, tête basse, Constantin camouflait ainsi un sourire resplendissant. Il était à nouveau fils unique. Débarrassé de ce frère maudit.
A la naissance de Guillaume, il était pourtant tellement heureux d’avoir enfin un petit frère avec qui il pourrait jouer. Certes, il avait été déçu en constatant que le nouveau né était tellement petit.
Petit à petit, il avait commencé à détester Guillaume. Ce dernier ayant pris sa place d’enfant-roi. Ses parents le délaissaient pour ne s’occuper que du nourrisson. A lui, Constantin, les corvées, sous le prétexte injuste qu’il était le plus grand. En grandissant, Guillaume commença à multiplier les bêtises mais c’est Constantin que l’on accusait automatiquement. Et ce fourbe de petit frère se mettait à pleurnicher pour un rien, dès la moindre contrariété, et, automatiquement, les parents suspectaient Constantin de maltraiter son frère. On lui ordonnait de faire tout ce que voulait Guillaume. Lui, Constantin, n’avait plus aucun droit.
La pluie martelait le sol, comme si elle cherchait à attirer l’attention de l’assistance.
Tête basse, le visage caché par une capuche trop grande, Constantin souriait. Il revivait le drame. Il revivait l’instant où lui, Constantin, il avait vu Guillaume courir vers les cygnes au bord de l‘étang, se pencher pour essayer de les caresser. Cela avait été si facile de le pousser… papa ne se préoccupant pas d’eux, comme toujours. Au départ, il avait poussé Guillaume pour bien « rigoler » de le voir mouillé. Et puis, papa le gronderait peut-être ? Il s’énervait toujours quand on était mouillé, parce qu’on allait salir sa belle voiture.
Guillaume avait basculé, tête en avant, dans les eaux grises de l’étang. Il y avait eu quelques bulles remontant à la surface, qui l’avaient bien fait rire. Puis, plus rien.
Constantin, sans prendre conscience de la gravité, savait qu’il venait de faire une grosse bêtise. Alors, pour ne pas être grondé, pour ne pas avoir, une fois encore la fessée à cause de ce maudit petit frère, il avait eu l’idée de faire croire qu’ils jouaient à cache-cache. Il suffisait de crier, comme d’habitude, des « hou ! », des « houhou ! » ou encore des « Guillaume, je suis là ! Tu ne me trouveras pas ! »
Caché derrière un buisson, il criait, tout en observant son père. Celui-ci, adossé à un arbre, était au téléphone. Celui-ci ne se préoccupait de rien. Il ne voyait même pas les bouchons de ses lignes bouger, qu’il avait des prises. Non, papa parlait et riait dans son portable. C’était si rare de voir papa rire.
Après une longue attente, peuplée de ses faux cris de jeu, Constantin s’était alors précipité vars son père.
« Papa ! Papa ! Papa ! On jouait à cache-cache, et Guillaume a disparu »
Il avait désigné la direction opposée de celle où ils étaient.
La pluie cessa tout aussi brutalement qu’elle avait commencée. Et le soleil darda un de ses rayons, entre deux nuages, éclairant uniquement la petite tombe.
Là-haut, au dessus de l‘assemblée, un ange, nouvellement arrivé, observait la scène et souriait. Lui connaissait déjà l’avenir de son grand frère, Constantin, qui ignorait encore que, juste à côté de lui, un autre petit frère grossissait dans le ventre de sa mère. Il ignorerait que la disparition tragique de Guillaume rendrait ses parents encore plus super protecteurs du futur bébé, et encore plus injustes envers Constantin.
06:11 Publié dans Drame | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


